12.04.2005
Sénégal mon Amour.
« Je vais nous poser ici, nous terminerons à pieds... »
Ibrahima est notre chauffeur d’un jour...
La veille, nous avons fait la connaissance de son frère Samba, qui travaille dans le Club où nous séjournons.
Sourires...
Ambiance vacances...
Esprits ouverts !
Envie de partage, de découverte, de dépaysement...
Discussions amicales.
Sur le Sénégal, sur la Belgique...
Le Paradis, c’est par où ?
Pour eux : chez nous !
Pour nous : ici...
On verra.
- Si ça vous dit, mon frère possède une voiture, et il peut vous conduire où vous voulez...
Il connaît tous les endroits !
Il pourrait vous montrer des choses que les touristes ne connaissent pas...
- Bonne idée !!!
Visiter un marché de brousse, c’est possible ?
- Demain, si vous voulez !
- Si on veut ??!!
Quelque part, au milieu... de nulle part...
Pendant deux heures, nous n’avons croisé que des baobabs, quelques buissons épineux (ornés de sacs en plastique apportés par le vent), un berger, six chèvres squelettiques et un chien égaré...
Pas de bars climatisés...
Ni de ratons laveurs !
Nous avons envie de hurler comme tout cela nous semble beau...
La Beauté est peut-être aussi dans la découverte de l’inconnu ?
Depuis deux ou trois kilomètres, la vie renaît.
Nous dépassons des familles entières, amassées dans des charrettes tirées par des ânes...
Des dames en boubous bariolés, transportant sur la tête des fruits et des racines entassés dans de larges paniers...
Nous venons même de doubler une mobylette, et ses cinq passagers (!)...
Nous marchons désormais sur la piste poussiéreuse.
Sur notre droite, on aperçoit quelques cases, et un grenier à mil, entourés de gerbes d’herbes sèches.
Des enfants courent tout autour.
L’un d’eux tire derrière lui un morceau de corde au bout duquel il a accroché un petit bidon rouge que les autres tentent de frapper avec des bâtons.
Ça crie, ça rit, ça vit !
Je pense : « Incroyable comme ils ont l’air heureux... ! »
Sans Play-station et sans mail-box...
Heureux de l’air qu’ils respirent et de la Vie qui est en eux...
A deux cent mètres devant nous, le marché s’ouvre, immense, coloré comme un arc-en-ciel, grouillant telle une colonie de fourmis multicolores.
Un cheval, et quelques mulets, prennent le frais à l’ombre d’un bâtiment sans portes ni fenêtres...
Une chèvre les rejoint en braillant...
Des hommes fument, en jouant aux osselets.
- Salam alekoum !
- Alekoum salam !
- Bienvenus...
Main frappant la poitrine, juste à l’endroit du cœur.
Te voilà donc enfin.
Sénégal mon Amour...
Nous sommes là, tout à toi, à la découverte de ton humanité, de ta chaleur...
Pour trois semaines avec nos corps...
Et déjà l’étrange certitude...
Qu’avec nos âmes, c’est pour la Vie !...
Les enfants nous remarquent...
Et le cri est lancé : « Toubab... Toubab !»
D’autres gosses arrivent à l’opposé...
Dans la brousse, beaucoup d’entre eux ne sont pas scolarisés, et ne parlent que le Wolof.
Il connaissent pourtant au moins deux mots de notre langue : « Madame... Cadeau ! »
Enfin...
Quand je dis « connaissent »... !
Au niveau de l'intonation et du rythme ça va ...
Ils ont retenu l’air de la chanson !
Mais c’est phonétiquement qu’ils nous balancent dans leur jargon, un roulement de djembé tonitruant :
« Medem Guede...Medem Guede...Medem Guede ! »
Comprendre ce qu'ils me disent...
Pourquoi m'appellent-ils "Madame" ?
Leur démarche a pour but de se faire offrir un petit souvenir (qu’ils revendront le plus souvent le jour même), mais nous sentons bien que ce qu’ils recherchent surtout, c’est le contact, l’échange...
Oserions-nous dire "l'Amour"?
Nous n’avons rien à leur donner..
Pas prévu.
Ibrahima leur explique dans leur dialecte que nous ne sommes pas des « Toubab » (ce qui signifie « Touriste » mais qu’il vaudrait mieux traduire par « Portefeuilles à pattes » !) mais des Amis...
- Bonjour, je m’appelle Jean-François...
Le gamin qui s’avance vers nous doit avoir dix ou onze ans.
- Salut Jean-François ! ... Tu parles drôlement bien français toi !
- Je vais tous les jours à l’école... Là bas, à la mission catholique.
Je sais lire, écrire et calculer !
Vous venez de France ?
- De Belgique.
- C’est beau Bruxelles !
- Tu connais Bruxelles, toi ?
- Le professeur Abbé nous a montré des photos...
- Moi, je trouve que c’est bien plus beau ici !
Il fait un geste circulaire.
- Ici, il n’y a rien ! ...
Pour combien de temps êtes-vous au Sénégal ?
- Trois semaines.
- Je peux vous accompagner sur le marché ?
- J’allais te le proposer...
Il se tourne vers les autres gosses, et leur dit quelques mots que je ne comprends pas.
Ils s’éloignent...
- Allons-y !
- Qu’est-ce que vous aimeriez voir ?
- Tout !
Nénette me regarde en souriant, et pose sa joue sur mon épaule.
- Tu as vu, nous sommes les seuls blancs !
Il doit faire au moins quarante degrés mais elle a la chair de poule...
- Ça te gène ?
- Quoi ?
- Que nous soyons les seuls blancs...
- Tu es fou ? C’est génial !
Nous sommes arrivés avant-hier, et ce sont déjà les plus belles vacances de ma vie !
Une gamine, portant son petit frère endormi sur le dos, glisse sa main dans celle de ma chérie, et lui dit ...
- Je m'appelle Namia...
Je peux venir aussi avec vous ?
- Bien sûr !
- Vous repartez quand ?
- ????
- Vous retournez quand, en Belgique ?
- Dans trois semaines.
- Ah !...
- ...
- Vous reprenez quelqu'un avec ?
- Pardon ?
- On peut venir avec vous ?
Les échoppes, les gens, les odeurs, le soleil...
Ecrasant.
Ici, on trouve tout... De tout... Vraiment tout !
Parfois n’importe quoi...
Fruits, légumes, poissons séchés, céréales, épices...
Un tas de pièces de rechange, récupérées dieu sait où...
Acheter une pierre à briquet ? Un ressort de stylo à bille, ou un lacet de chaussure ? Une baleine de parapluie ?...
Non monsieur Prévert, pas de raton laveur !
Les couleurs frappent, amusent le regard...
Celles des ustensiles de ménage en plastique...
Incroyable.
Un seau...
Non ! Ce n’est pas un seau... C’est un patchwork !
Tricoté à la main avec des restes de pelotes... Difficile à expliquer...
Bleu, jaune, vert, orange, violet et rouge !
Ça vous égaie la cuisine !
Je me penche et saisis une sorte de tasse aux couleurs de l’arc en ciel.
« Bol à barbe ! » me dit la marchande.
- Achète autre chose et c’est « cadeau » !
Elle me désigne une manne à linge super rigolote.
- Non non... Notre cadeau c’est d’être ici, et de parler avec vous !
Elle fait mine de ne pas comprendre...
- Et puis ce n’est pas possible... A cause de l’avion...
Je lui tends un billet... Je donne trop... Elle n’a pas franchement la monnaie...
Elle me donne un deuxième bol... Et un grigri !
Je remercie...
- Attendez !
On va boire ! ... Bissap !
Elle se retourne et fait un signe à sa fille qui disparaît un instant, et revient avec deux petites bouteilles emplies du mystérieux breuvage.
Le Bissap est une boisson rouge très sucrée fabriquée à base de sirop d’hibiscus.
Nous goûtons... Délicieux !
Je regarde le flacon, un peu par habitude, pensant peut-être découvrir la composition...
« Huile pour moteur deux temps » !
Glups, je fais une drôle de tête...
Tout le monde rigole.
- Ne vous inquiétez pas, elles sont bien lavées avant !
Si elle le dit...
Un peu plus loin, rencontre étonnante avec ... le Marabout !
Il est assis sur une natte, à l’ombre d’un figuier qui doit être centenaire.
Devant lui, des plantes et des écorces marinent dans un bassin rempli d’eau.
Il tient un bébé sur les genoux, et frotte sur son visage les feuilles et le jus de la décoction.
J’interroge Ibrahima du regard...
- Il soigne la conjonctivite !
D’autres dames en « grands boubous » attendent leur tour avec des enfants.
Nous observons discrètement...
Il replonge les feuilles dans l’eau, rend le bébé à sa mère et accueille le jeune patient suivant...
Il réitère la même opération.
Nénette me souffle :
« Tu as remarqué, il utilise la même eau ! A la longue, ça doit être un sacré bouillon de culture... »
Jean-François me tire la main.
- Venez, nous allons rendre visite à ma tante.
J’aperçois en effet une dame qui nous fait de grands signes.
Elle semble fort âgée pour être sa tante, mais bon...
- Bonjour Madame, bonjour Monsieur...
Viens voir Madame, ici « pharmacie » !
Sur des tapis poussiéreux, sont entassés des graines, des plantes, des racines, des huiles et des poudres.
Il y a aussi des peaux d’animaux, des sabots et des cornes...
Chèvres et de zébus, enfin je crois...
Elle me tend en petit sachet, mais c’est ma femme qu’elle regarde avec des yeux pleins de malice...
- Dites-lui d’acheter ça madame !
- Qu’est-ce que c’est ?
- Deux cuillères par jour, et avec ça, tu vas la faire danser ta gazelle ! Hi hi hi !
J’ignore si elle connaît le sketch des Inconnus, mais elle ajoute dans un éclat de rire :
« C’est pour faire N’gourou-n’gourou toute la nuit ! »
Je ris de bon cœur mais Nénette est sceptique.
Allez... J’achète !
Ça marche !
Peau bronzée... Un peu salée...
Regard plus clair, cheveux plus blonds, sourire plus grand...
Je t’aime Nénette...
Vive les vacances !
Mais je m’égare.
Retour au sujet.
Frappant, cet amoncellement de vêtements et de chaussures usagées.
Il y en a partout !
J’ai l’attention attirée par un T-shirt, sur le dessus d’un des tas.
Je rêve ?
Non ! Il est bien inscrit « Cascade de Coo » !
Nous rions...
Ibrahima m’éclaire.
- Ce sont les vêtements que vous donnez à la Croix-Rouge.
Je tombe des nues.
- Et ils les vendent ???
- Oui, mais c’est pas cher, hein !
Le Gouvernement reçoit les sacs de vêtements, et les fait parvenir aux Chefs des villages, qui se servent, puis distribuent à leur famille, et le reste se retrouve là...
Il se baisse et ramasse une paire de « guma »...
Qui sait si ce n’est pas celle avec laquelle un petit belge a appris à marcher ?
Il lance une pièce au gamin qui « surveille » la marchandise.
Je n’en reviens pas.
- La Croix-Rouge, ils n’ont pas assez de monde pour distribuer eux-mêmes...
Il n’y a que Médecins sans Frontières qui fait le tour des villages...
C’est normal, hein ?... Eux, c’est pour la médecine...
Je souris encore, imaginant le Marabout administrer les vaccins...
Le reste de la visite sera du même tonneau...
Expérience, rencontres, partage et leçon de Vie.
Prendre congé de Jean-François, de Namia et de son petit frère.
Echange d’adresse...
Emotion.
Une larme... Rien qu’une ?
Deux ans plus tard, nous nous écrivons toujours...
Petits colis pour les aider...
Quant à Ibrahima, sa dernière lettre date de trois ou quatre mois.
Il nous annonçait qu’il allait réaliser le rêve de sa vie...
Partir en pèlerinage à la Mecque !
C’est dingue ça !...
Il ne nous en avait même pas parlé...
13:07
Écrit par le R
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